05.12.2009
Francopolis, la revue également papier
Passer du Net au papier, ça peut sembler rétrograde, c’est pourtant juste complémentaire. Passer du Net au papier, c’est la démarche de Scribulations (prochain numéro en mars), c’est également le pas franchi aujourd’hui par Francopolis, l’excellente revue poétique en ligne à laquelle collabore régulièrement notre non moins excellent Jean-Marc LaFrenière. Vous trouverez donc, sur le site de la revue, toutes les informations vous permettant d’acquérir l’anthologie papier des textes publiés en ligne en 2008 et 2009. Gageons que JML y tient une bonne place. Promis juré : si quelqu’un me l’envoie, je rédige dessus un article ici, ou alors je rédige ici un article dessus, je ne sais pas encore. ♣
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01.12.2009
Comme promis, Gaston, page 33 album 14
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29.11.2009
Tout petit déjà (et déjà immense...)
Cette note inaugurale du carnet de Jean-Marc LaFrenière ne pourra pas servir à notre petit jeu « Devine qui a écrit ça ? », vu qu’on reconnaît l’auteur à la première phrase. C’est d’ailleurs l’une des qualités intrinsèques que JML. On ne s’étonnera pas non plus de la très grande solidité de ce texte (si je puis dire s’agissant d’un poème dans lequel la pluie tient le premier rôle) : Jean Marc écrivait bien avant. Je me suis laissé dire qu’il était né une plume entre les dents. C’est quand même la note la plus ancienne que j’aie trouvée dans la gamme de celles inaugurant nos blogs familiers. ♣
a chevelure du ciel laisse tomber ses franges de nuages. La pluie change les formes. Le sable a quelque fois des humeurs océanes. Lorsque la pluie dérape, les routes se mettent à tourner comme les roues folles d’un vélo. Des éoliennes liquides crachent des vagues de vent. Ce n’est pas la foi qui déplace les montagnes, c’est la vitesse des atomes, la lenteur du temps, la kinésie de l’air. Les montagnes ne sont qu’un semblant d’équilibre. Il y a dans chaque chose le germe d’une idée, le cœur d’une châtaigne, une amande intime au cœur de l’isolement, un noyau d’espérance dans les écales amères.
On ne voit pas la pluie. Elle nage dans nos yeux. Elle aveugle les bêtes. C’est comme un gros chagrin, un enfant qui pleure sans savoir pourquoi, un cheval qui hennit pour une avoine bleue. Une seule goutte est comme le niveau qui sert au maçon. On ne lutte pas contre la pluie. On se couche avec elle. Même la terre étire ses biceps pour se laisser toucher.
On n’affronte pas la pluie. On accompagne ses murmures, ses râles, ses chansons. Même en courbant la tête, on s’enfonce dans le ciel. La pluie est si fragile, on ne peut la briser. Quand on s’habille de pluie, on se retrouve nu. Les saules ne pleurent pas, ils chantent sous la pluie.
On ne vainc pas la pluie. Elle ajoute à la terre le mouvement des plantes. Elle aiguise les rivières. Elle cherche la lumière dans les trous sur le sol. Elle rassasie les feuilles dans le chignon des arbres. Elle fait rire les pierres et se moque du sérieux. Elle réveille les lézards, la luzerne et le trèfle. Ses gouttes descendent en grappes d’une église liquide. On se laisse dissoudre. On chevauche ses lignes.
On ne distance pas la pluie. De quelque côté qu’on aille, elle présente son dos. Elle annonce le temps sans image ni texte. Elle ânonne son eau sur le bord des lucarnes. Elle verse du soleil dans l’entonnoir végétal. Elle fait rouiller les clous rongés par la mémoire.
La pluie est sans pudeur mais se cache pour boire. Le cœur s’agrandit de son immensité. Elle relie les racines au vol des oiseaux et la pierre aux étoiles.
On n’écrit pas la pluie. Elle grave des virgules dans les phrases du sable. Elle fait fondre la neige et les traces de pas. Elle frappe les rochers, les broussailles, les houx. Ni la ronce ni l’ortie n’échappent à ses doigts. Dans la bibliothèque de la pluie, chaque goutte est un livre. Les fleurs apprennent la lecture à chaque nouvel orage. Tous les jardins viennent boire l’alphabet vertical.
On n’étreint pas la pluie sans verser quelques larmes. Elle égalise les rivières et soude les nuages. Elle distend les silences et dilue les paroles. Elle traverse les ronces sans déchirer sa robe. Elle ouvre une fenêtre dans le coeur des bourgeons et danse de guingois sur les pentis mouillés. Elle coule sur les toits aux paupières d’ardoise. Elle met un baume sur les fougères brûlées, un pansement sur le feu. Ses bulbes de lumière éclaboussent les vagues. Chaque cercle dans l’eau en compose un nouveau.
La pluie quand elle tombe fait des arbres liquides, une lessive qui s’enfle. On reconnaît la vie sous son écorce fluide. La soie de ses pinceaux assouplit l’horizon et plie ses lignes droites. Les yeux fermés, on peut lire sur le sable le braille de ses gouttes. Telle un breuvage d’elle-même, la route se liquéfie. La pluie démasque l’invisible et pénètre la terre par ses mille serrures.
On n’attrape pas la pluie comme un poisson d’eau douce. Son enveloppe rappelle nos nuits amniotiques. Elle fait chanter les arbres, les ruisseaux, l’herbe mauve des prés. Elle suce les pépins au cœur des pommiers. Elle sucre le pollen au milieu des abeilles. Ses jambes dodelinent sur les pans de falaise. Qu’elle brille comme un pain, le sable s’en nourrit.
Jean-Marc LaFrenière 24 novembre 2005 – mis en ligne le jeudi 29 novembre 2005
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28.11.2009
À la recherche du plus vieil arbre - Meg
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14.11.2009
Les aventures de Tintin - Hergé
Non, je n’ai pas l’intention de me reconstituer la collection des aventures de Tintin – d’autant que je ne l’ai jamais eue – mais l’autre jour, j’ai eu envie de relire « Le trésor de Rackam le Rouge » et comme c’était aussi l’heure de mon achat trimestriel à France Loisir : hop. Il est assez probable que j’achète également le double « Objectif lune / On a marché sur la lune » et peut-être irais-je jusqu’au « Tintin au Tibet » mais ce sera sans doute le bout du bout. Reste que la qualité du dessin demeure assez bluffante, non ?
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On l'ignore trop souvent, mais Hergé est l'inventeur du moonwalk, qu'a recyclé l'autre, là, qu'est mort...
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07.11.2009
Lire Lou
i cette note avait été écrite et publiée à la date prévue, elle aurait commencé ainsi : Ce jour est à marquer d’une pierre blanche. J’ai lu un article de Lou en ayant le sentiment, du début à la fin, de comprendre ce qu’il disait. Mais depuis, le phénomène persiste, puisque après avoir lu et compris « Gifiland 02 » il m’a semblé pouvoir lire « Back in the USSR » sans avoir l’impression de vouloir attraper du bouillon avec une fourchette.
Bien sûr, l’hypothèse de la simple accoutumance n’est pas à exclure. Peut-être qu’à force, « je m’y fais », mais la vraie question, ou plutôt la seule qui m’intéresse ici, c’est celle de l’écriture de Lou. Pour avoir déjà croisé cette écriture chez d’autres – Je pense en particulier à Tristan – il me semble qu’on pourrait la qualifier de poétique. Il ne s’agit pas de dérouler le tapis rouge du discours, introduction, développement, fin/conclusion/chute, mais de dresser du sujet une image pointilliste, de baliser de phrases certaines associations d’idée de l’auteur, d’arriver à un nuage de points en laissant au lecteur le soin de tracer ses lignes, ses liaison, son chemin entre. C’est exactement ce que fait Jean-Marc LaFrenière mais sans doute est-ce moins déroutant chez lui puisque à le lire, nous nous attendons à ce qu’il en soit ainsi. Chez Lou, cet usage déroute puisqu’il s’applique à des sujets « journalistiques », mais je crois que l’écriture à l’œuvre est parente.
Si je ne suis pas très loin de la vérité, on se tromperait à essayer de lire Lou avec notre bonne vieille fourchette. Il faut le lire en regardant les yeux s’associer à la surface du bouillon.
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18.10.2009
Une notule élémentaire, mon cher Watson !
(…)
MERCREDI.
Lecture. Le Signe des quatre (The Sign of Four, Arthur Conan Doyle, Lippincott's Monthly Magazine, février 1890 pour la première édition, in Les Aventures de Sherlock Holmes vol. 1, nouvelle traduction d'Eric Wittersheim, édition bilingue, Omnibus 2005; 1120 p., 23,50 €).
Deuxième apparition de Sherlock Holmes où l'on retrouve à peu près la structure d'Une étude en rouge : le docteur Watson suit pas à pas le détective qui trouve la solution d'une énigme policière en fouillant dans les antécédents d'un de ses protagonistes. Cette plongée dans le passé donne lieu, ici aussi, à un long récit encadré exotique : l'Inde et ses luttes pour l'indépendance ont remplacé l'épopée des Mormons d'Amérique mais l'histoire est beaucoup plus embrouillée et nettement moins captivante que celle qui était insérée dans Une étude en rouge. L'art déductif de Holmes commence à faire ses preuves mais il n'a pas encore l'importance que Conan Doyle lui donnera dans les nouvelles qui vont suivre ces deux romans. Ici encore, Holmes agit comme un détective traditionnel, c'est un personnage mobile (on oublie fréquemment que c'est un jeune homme) qui se lance à la poursuite des malfaiteurs.
Petit à petit cependant, le mythe se met en place : la première scène du livre montre un Sherlock combattant l'inactivité qui lui pèse à l'aide de la cocaïne, l'action démarre par l'arrivée d'un visiteur conduit par la logeuse, plus loin il empoigne son violon, Watson, lui, a commencé son travail de mémorialiste et a publié "un petit livre, sous ce titre quelque peu extravagant : Une étude en rouge". Mais les choses peuvent changer : à la fin du roman, Watson a trouvé l'amour, s'apprête à quitter le nid et à convoler, ce qui ne risque pas d'arriver à son flatmate : "l'amour est affaire d'émotion, et tout ce qui est émotionnel s'oppose à la raison froide et implacable, que je place au-dessus de tout. Je ne me marierai jamais moi-même, de peur de voir mon jugement biaisé."
Perle de traduction. "Où est la clé, mon ami ? - Au fond du fleuve, dit sèchement Small."
(…)
Philippe Didion in « notules dominicales de culture domestique (419) 6 »
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07.10.2009
Absence - IdoT
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04.10.2009
Je ne sais plus rien dire - IdoT
Oui, je sais. C’est à la fois un peu risqué, un peu provocateur et un peu outrecuidant de piquer le poème d’une amie sans rien lui demander pour lui appliquer le même traitement qu’aux chansons de « Fi on fantait » avant de le mettre en ligne ici. Mais je sais qu’IdoT ne s’embarrassera pas pour me dire si c’est insupportable et je fais le pari que ce texte, comme celui des chansons déjà évoquées, est assez fort pour supporter ce traitement de choc. Vous pourrez lire ce poème dans sa forme originale sur Tentatives, le blog renaissant d’Aline, sur lequel il faut bien le dire, il n’y a pas grand-chose d’autre pour le moment. Ça viendra.
e ne sais plus rien dire. J’ai perdu la parole. Voilà. J’ai perdu la parole à l’endroit même où je l’ai trouvée. J’y reviens souvent. C’est une gare, c’est une terre, jaune, presque déjà de sable et le désert plus loin. C’est un champ à l’abandon, échevelé et sauvage. Voilà. Juste frôler les pétales, juste penser le soleil. Entendre le voyage sur les rails, marcher sur les bords. Oser la traversée, oser les chutes. Dans les spirales où mes mots tournent, trouver ce qu’il faut d’envie pour ne pas tomber. Et parfois, pousser une porte en terre étrangère, dans la violence d’un autre monde, les aspérités d’une rencontre.
IdoT
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30.09.2009
Une Blessure au Flanc - Jean-Marc LaFrenière
sans peine ce que pourraient dire ceux que lire Jean-Marc LaFrenière lasse. Ce serait une variation sur le thème « C’est toujours la même chose ». Ils n’ont pas tout à fait tort. Si les poèmes de Jean-Marc étaient une pâtisserie, ce serait pour moi un cake dont les tranches laisseraient apparaître des fruits confits, verts, rouges, bruns dans une pâte blonde. Certains vers apparaissant comme particulièrement savoureux. La poésie de Jean-Marc serait comme un assortiment, chaque poème repassant l’assiette contenant trois ou quatre nouvelles tranches coupées dans un cake-poème infini, n’ayant ni début ni fin, ni entame, ni croûton.
J’ai déjà dit ailleurs que le « toujours pareil » n’étais pas recevable pour moi. Si je devais manger du cake à tous les repas, je ne sais pas, mais pour qui aime ce gâteau (c’est d’ailleurs mon cas) retrouver dans celui du jour le plaisir, intact, de celui d’un autre jour n’est pas répétitif, au contraire. Je ne crois pas du tout que la beauté s’use ni s’épuise d’être admirée. Je ne crois pas qu’un bon texte souffre d’être relu. La poésie réussit son œuvre en invitant ce que son lecteur apporte. Tout le plaisir de la rencontre est là. Il serait peut-être un chouia hasardeux d’avancer que le poème est une sorte de construction mitoyenne entre l’auteur et son lecteur mais si on s’en tient au plaisir de le lire, on cherchera en vain des raisons de ne pas admettre que ce plaisir là doit autant à l’auteur qu’au lecteur.
En revanche, l’hypothétique argument selon lequel les poèmes de Jean-Marc manquent de structure me parait d’avantage recevable, même si, je le précise tout suite, la macro-organisation ne me parait pas une fin en soi. Pour Jean-Marc ni l’épaisseur des tranches, ni leur assemblage dans l’assiette ne paraissent beaucoup le préoccuper. En ce qui concerne sa prose, on a en ce moment plutôt des textes découpés en trois ou quatre parties quasi égales, mais si, perso, je sens bien là un souci d’équilibre, de (ré)partition, j’ai l’impression qu’on pourrait couper autrement sans grand dommage.
L’organisation des poèmes de Jean-Marc est à mon avis à rechercher ailleurs que dans le contour de l’assiette, ou de la tranche. Elle tient plutôt à ce qui lie ensemble la pâte et les fruits. Elle tient aussi à cette qualité des fractales : leurs éléments constitutifs présentent les mêmes caractéristiques que les ensembles qu’ils forment. Autrement dit, tout Jean-Marc est dans une seule de ses phrases, dans une seule de ses strophes, dans un seul de ses poèmes. Il l’est donc a fortiori dans tous. Donc on pourrait le brasser, le mixer, le mélanger, le concentrer, j’ai l’impression que ça ne changerait pas grand-chose.
Vu sous cet angle, oui, Jean-Marc LaFrenière, c’est toujours la même chose, comme l’arbre c’est toujours la même chose de feuilles et Mamy Jane toujours la même chose de cake. Mais parfois, et c’est mine de rien l’objet de cette longue introduction, la fleur, la feuille, le cake sont particulièrement réussis. C’est une appréciation en grande partie subjective. Telle ou telle association de mots entraînant telle association d’idée à laquelle on est particulièrement sensible dans ce poème là et pas dans tel autre. Tel souvenir, climat, sentiment invoqué là, et pas ailleurs. Tel ou tel arrangement dans le mikado des phrases, telle tache dans le Rorschach des strophes. J’aime donc tout particulièrement « Une blessure au flanc » de Jean-Marc Lafrenière, probablement pour des raisons qui n’apparaîtront ni au premier examen, ni à quelqu’un d’autre et passeraient sans doute pour tout à fait secondaires à n’importe qui.
De plus, ajouta-t-il en se tirant une balle dans le pied, mes raisons ressemblent bien à la forme de l’assiette, au contour de la tranche dont je viens d’expliquer qu’on pouvait s’en foutre complètement. Alors disons que perso, en tant qu’amateur et grand consommateur de cake, j’apprécie également l’entame et le croûton. Or, « Une blessure au flanc » me parait présenter, en plus des immenses autre qualités « ordinaires » de la poésie de Jean-Marc, quelque chose comme un début, un milieu et une fin, qui satisfont tout particulièrement le vieux crétin que je suis fondamentalement. En outre, ce cake là présente une autre caractéristique selon moi assez rare et qui me touche. Si je ne craignais pas de faire rire, je dirais qu’il semble plus personnel que bien d’autres. Pour moi, le « je » omniprésent sous la plume de Jean-Marc ne doit pas faire illusion, il est à focale variable. Grand angle ici, macro ailleurs. Pour filer la métaphore photographique, j’ajouterai que ses poèmes peuvent nous parler du monde ou cadrer beaucoup plus serré. Mais il me semble que c’est sur lui-même que le poète a cette fois tourné le viseur de « Une blessure au flanc » pas exclusivement, mais dans des proportions peut-être plus importantes que d’habitude. Je lis là quelque chose d’un autoportrait. Je ne lis pas ce qu’habituellement Jean-Marc montre de ce qu’il voit, de ce qu’il ressent, de ce qu’il comprend, je le vois lui, plus qu’ailleurs, se sachant moins éternel que sa poésie, questionnant les réponses qu’elle donne, ne doutant pas d’elle, mais de lui.
♣
Une blessure au flanc
On sait que le temps passe. Il n’y a pas de page sans ratures, de route sans faux pas. Je ne compte plus mes rides. Je collecte mes pas pour en faire une route. Je pousse un peu les mots sur le bord du silence. Dans la maison des os, la peau sert de mur. À chaque vent des doigts, les planches se soulèvent et laissent voir le cœur. Le sang éclate aux vitres comme un soleil levant. Des fantômes circulent sur le toit du grenier et des termites campent dans le bois du cerveau. Des larmes font du feu dans les orbites creuses. Décoloré, exsangue, l’arc-en-ciel se dresse dans la fumée des balles et l’homme se redresse, une fleur à la main, une blessure au flanc. Il porte son amour comme on porte le pain dans le ventre du pauvre. Malgré le mur du son, la roue du vieux moulin réveille le meunier. Entendra-t-on les feuilles, la source, le muguet et le jaseur des cèdres, le bruit des pas perdus sur l’escalier sans fin ? Je cherche un nid de feu du côté blanc du froid.
La dernière feuille est tombée sur le sol. J’allume un feu de mots dans les quartiers d’hiver. Il y a du sang partout, des larmes sur les murs. La terre a soif. La mer a faim. Le ciel a mal au cœur. Je vieillis sans avoir rien appris sinon les maux de l’homme et les couteaux dans le dos, les sécheresses, les famines, les guerres, les gerçures à l’âme, les brûlures du pétrole sur les mains agricoles, les simagrées du fric à chaque devanture. À défaut d’autre chose, je crache des syllabes, des mots, une phrase entière cherchant encore un sens. J’éructe des voyelles, des mots de gorge, d’abattis, de frayères, des mots qui ruent dans les brancards, des mots qui raient dans les ravages, des mots qui paissent dans les pacages, des mots qui pissent une encre folle, des mots obscurs comme les pépins de pomme, des mots blancs comme l’amande, des mots sismiques comme la terre amoureuse du feu, des mots cosmiques comme les astres lointains, des mots qui vont toucher jusqu’aux lèvres des morts.
À force de creuser les sillons de la vie, j’aurai à peine connu le brin d’herbe taiseux, la vaillance de l’ortie, le blanc silence neigeux, la boue des marécages, la sève sillonnant les routes végétales. Phénix renaissant de la cendre des mots, apprivoisant un loup et le chant des oiseaux, j’apprends encore l’amour. Je n’en finirai pas d’être enfant de bohème dans un palais de glace et la misère du monde, unissant l’espérance aux doigts maigres des jours. Aurais-je appris de l’homme un peu plus que sa mort ? Aurais-je au moins laissé un peu de poudre d’or sur les toiles d’araignée, un peu de la bonté apprise de ma mère ?
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